#World Around #4 | Inter-continents

Aux quatre coins du monde, leurs expériences d'urbanistes sont comme des exemples d'ouverture. 

D'une réalité territoriale à une autre, Morgan Marteau, urbaniste français déjà parti tout jeune en Océanie, a été immergé par la suite, deux ans durant, dans la vie d'une agence d'urbanisme irlandaise. Avant de s'envoler, à présent, rejoindre une ONG indonésienne. D'un continent à un autre, également, Julien Thiney, urbaniste lui aussi, est parti au Canada, en Belgique puis en Afrique du Sud.

Plusieurs villes, pays & continents aux paysages et aux pratiques de l'urbanisme éclectiques, dont assurément, ils retirent tous deux une expérience internationale. 

Julien Thiney World Around

Julien Thiney

Urbaniste parti au Québec, en Belgique & en Afrique du Sud

 Université de Montréal / Centre d'Etudes et de Recherches Urbaines de Bruxelles-Capitale / Urban Works Architecture and Urbanism

Morgan Marteau _Urbanistes à l'étranger

Morgan Marteau

Urbaniste parti en Irlande & en Indonésie

Brock McClure / ONG Kota Kita Foundation

Aux quatre coins du monde... C'est une expression qui correspond à ton parcours jusque là. Jeune urbaniste français, diplômé d'urbanisme à Montréal, c'est à Bruxelles puis à Johannesburg que tu t'es envolé pour réaliser tes stages... 

En Océanie, en Europe et maintenant en Asie. Jeune urbaniste, c'est en Irlande que tu as forgé ton expérience professionnelle, avant de t'envoler pour l'Indonésie. Qu'est-ce qui t'a amené à toujours t'expatrier ?

Depuis très jeune passionné par le design et ses domaines connexes, j’ai commencé mes études dans le domaine de l’architecture d’intérieur à Genève. Sélections, concours d’entrée m’ont rapidement plongé dans la réalité des domaines créatifs. Après un peu plus d’une année à étudier sur des projets très conceptuels, j’ai eu envie de voir autre chose. A ce moment-là, je souhaitais travailler sur une dimension plus sociale du processus créatif, me sentais restreint dans mon champ d’action. Je voulais donc travailler sur une échelle plus large que l’espace intérieur. J’ai donc fait le grand saut professionnellement et personnellement et c’est ainsi que je suis parti étudier l’urbanisme à Montréal au Canada. Partir dans le cadre d’une formation était pour moi un moyen de tester ma capacité à vivre à l’étranger tout en minimisant les risques puisque le cadre universitaire offre un support d’intégration solide. Par une formation sur des domaines d'intérêt variés (transport, économie, social, design, développement durable, etc..) j’ai pu avoir une vision inclusive du monde urbain et ainsi comprendre ses dynamiques dans un cadre multithématique.

2 Julien Thiney

4 Julien ThineyMontréal, de jour & de nuit

La dimension participation/intégration citoyenne a d’ailleurs été un élément important de ma formation, caractéristique de la ville de Montréal et qui a teinté mon intérêt à l’urbanisme. M’installer dans une ville comme Montréal et vivre mon propre processus d’immigration m’a énormément sensibilisé à cette question et m’a amené à choisir ce sujet de l'immigration à Montréal comme projet de fin d’études.

Comprendre l’impact et l’importance du monde urbain face à une trajectoire 

de vie marquée par un phénomène migratoire était pour moi primordial dans un contexte de villes de plus en plus mondialisées. S’intéresser à l’autre, à son parcours dans la ville a alors fait partie de mon travail et c’est très certainement ce qui a poussé mes choix à m’expatrier pour faire mes stages.

Mon diplôme en poche, j’ai ainsi eu l’occasion de faire un premier stage à Bruxelles, dans un bureau pluridisciplinaire spécialisé dans l’urbanisme durable et participatif. Pensant, à l’époque, retourner à Montréal par la suite, j’avais en tête qu’une expérience européenne serait alors une plus-value pour mon parcours. Là encore la dimension d’immigration et de prise en compte de la population a été au cœur de mon travail.

5 Julien Thiney BruxellesBruxelles

Sentant, dans ma formation mais aussi durant ce stage, que la ville, dans notre schéma occidental, offrait un cadre trop restrictif à certaines populations, j’ai eu besoin de confronter mon esprit à d’autres schémas urbains.

Pour être tout à fait honnête, l’Afrique du Sud et Johannesburg ont été un heureux fruit du hasard. Au final, le dynamisme incroyable de la ville, dont les tensions sociales de l’Apartheid sont encore très présentes, ainsi que la dimension informelle de certains lieux, ont révélé un terrain d’étude des plus enrichissants.

Afin de comprendre ce qui m’a poussé à travailler à l’étranger, il convient de revenir quelques années en arrière.

Après avoir obtenu un bac Littéraire en 2009, j’ai eu la chance de pouvoir partir en Australie durant dix mois et en Nouvelle-Zélande durant deux mois. En effet, je n’avais alors pas d’idée précise de ce que je voulais faire et j’avais entendu parler du fameux Working Holidays Visa. J’ai donc travaillé et rassemblé toutes mes économies et je suis parti quelques jours après avoir eu 18 ans. Lors de cette année en Océanie, j’ai fait plusieurs petits boulots. J’ai notamment passé trois mois dans une exploitation horticole/ferme en échange d’être logé et nourri. J’ai également travaillé dans une fabrique de tartes/pâtisseries. Enfin j’ai été garçon au pair pendant deux mois dans deux familles différentes, m’occupant d’enfants âgés de 3 à 12 ans. Cette année aux antipodes m’a permis d’acquérir une grande ouverture d’esprit et m’a donné le goût du voyage, moi qui n’avais qu'à de rares occasions quitté ma France natale.

A mon retour, je me suis inscrit en Licence de Géographie à l’Université de Versailles - Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) sur les conseils d’une amie. Je n’ai par la suite pas regretté mon choix. J’y ai découvert les innombrables facettes de la géographie dont l’urbanisme et l’aménagement du territoire. Après avoir obtenu ma Licence en 2012, j’ai intégré le Master 1 d’urbanisme de Nanterre, qui m’a conforté dans l’idée de devenir urbaniste et de me spécialiser dans la conception d'un urbanisme durable en intégrant le Master 2 Ecoquartiers et Construction Durable de l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ). Ce qui m’a également motivé à intégrer ce Master est le fait qu’il était proposé en alternance, voulant me confronter au plus tôt au monde professionnel. J’ai donc effectué mon apprentissage au pôle Eco-construction de Système U, quatrième distributeur français – représenté notamment par les enseignes Hyper U, Super U...

Cette expérience m’a permis de découvrir l’urbanisme commercial et tous les enjeux qui en découlent. J’ai par la suite été embauché en CDD pour quelques mois avant de partir à Dublin.

O' Connel Street lors de la St Patrick

O'Connell Street, Dublin, lors de la St Patrick

Falaises à Howth

Falaises à Howth

Dún Laoghaire

Lever de soleil à Dún Laoghaire 

A l’origine de tout départ, il y a une envie d'ailleurs, une impulsion... Revenons sur ta première expérience en Irlande. Comment t'es-tu retrouvé à partir dans un cabinet d'urbanisme à Dublin, puis à y rester deux ans ? 

C’est un peu par hasard que je me suis retrouvé à travailler en Irlande…

Un représentant du CFA est passé en cours d’année dans notre classe afin de nous parler d’une bourse réservée aux étudiants ayant obtenu un Master en alternance. Conventionné par Pôle Emploi et la Chambre de Commerce, Movil’App (Erasmus +) subventionne les étudiants post Master qui désirent effectuer un stage de six mois en Europe. Une de mes bonnes amies de promotion a saisi l’occasion et a trouvé un stage à Dublin avant moi. Cela m’a donné l’envie de la rejoindre en Irlande. Fort de mon expérience australienne, j’ai recherché des cabinets d’urbanisme dans un pays anglophone et j’ai finalement eu la chance d’en trouver un à Dublin.

De plus, je voulais éviter le Royaume-Uni à cause du coût de la vie… au final, le coût de la vie est quasiment le même à Dublin, notamment le prix des logements. Je ne sais pas si tu sais mais il y a une grosse crise du logement en Irlande et les prix des loyers ont explosé. Il est impossible de se loger tout seul et tous mes collègues (de 35 ans et plus) sont obligés de vivre en collocation. Juste pour te donner une idée, je payais 800 euros (sans les charges) pour vivre en collocation et c’est devenu le prix standard à Dublin. Cela s’explique en partie par le fait que le gouvernement irlandais continue d’attirer de grosses multinationales (avantages fiscaux) et par la même occasion des employés étrangers. Or, la production de logements neufs ne suit pas du tout…

C’était une nouvelle aventure étant donné que je n’avais jamais vécu ou visité l’Irlande avant mon stage. Une fois les six mois écoulés, mes patronnes m’ont proposé de rester six mois de plus en CDD avant d’étendre mon contrat jusqu’en décembre 2017. Elles m’ont par la suite proposé un CDI que j’ai refusé ayant trouvé une ONG en Indonésie.

Que t'a apporté et t'apporte encore ton expérience à l'étranger ?

D’une manière générale et peut être un peu basique, ces expériences à l’étranger m’ont amené une ouverture d’esprit incroyable et une capacité à analyser les situations avec une réflexion moins hâtive et plus intéressante sur certains sujets.

J’essaie aujourd’hui, autant professionnellement que personnellement d’appréhender chaque questionnement avec beaucoup moins de jugement. En essayant de comprendre le point de vue, la manière de penser de l’autre, sa situation, avant de juger selon mes propres critères et d’apporter une solution. D’un point de vue urbanistique, j’ai pu découvrir qu’il y a autant de façons de vivre la ville que de personnes qui la côtoient et je pense que réussir à intégrer ça dans notre pratique est essentiel. De la manière d’occuper l’espace public, à la perception d’un usage, en passant par le rapport aux autres et à la mobilité, je comprends mieux maintenant que la ville est remplie d’histoires, de trajectoires personnelles et que, en tant que professionnel, nous devons la rendre la plus flexible possible afin que chacun y trouve ces repères.

Johannesburg_Julien Thiney

Animation de rue à Johannesburg

Par ailleurs, les villes dans lesquelles j’ai eu la chance d’habiter sont très internationales. Grâce à cela, j’ai pu me créer un réseau de personnes provenant du monde entier et dans des domaines variés. Si ce dernier est encore difficilement exploitable au regard de ma situation actuelle, il ne fait aucun doute qu’il me sera un jour utile.

Mon expérience en Irlande s'est déroulée auprès de Brock McClure, un petit cabinet de six personnes créé en 2012 (https://brockmcclure.ie/) par deux anciennes collègues de travail.

Mes principales missions couvraient la :

  • Rédaction de rapports pour justifier et montrer l’impact positif d’un projet en vue d’obtenir une autorisation
  • Visites de terrain et reportage photos
  • Recherche de documents d’urbanisme (comme les anciennes demandes de permis) auprès des Conseils des Comtés
  • Création de cartes et autres graphiques
  • J’ai également refait le design de la plaquette de l’agence

J’ai eu la chance d’être autonome dès le début, que ce soit dans la rédaction de rapports ou pour les visites de terrain. Mes missions ont toujours été les mêmes que ce soit pendant mon stage ou lorsque j’étais employé. La seule différence est peut-être l’ampleur des projets sur lesquels j’ai travaillé, commençant par de petits projets et terminant sur d'autres plus importants.

Je tiens également à souligner que les agences d’urbanisme irlandaises délèguent la partie graphique aux agences d’architecture, contrairement aux agences d’urbanisme françaises où un pôle graphique est souvent intégré. Ainsi, j’ai notamment apporté mes connaissances « graphiques » (Adobe Illustrator, Photoshop, etc) qui ont été grandement appréciées.

D’un point de vue professionnel, ce stage a été une expérience incroyable pour appréhender l’urbanisme dans un pays européen et découvrir de nouveaux enjeux urbains, moi qui avais jusque là travaillé en France. De plus, j’ai grandement amélioré mon anglais professionnel notamment lié à l’urbanisme.

D’un point de vue personnel, cette expérience m’a apporté une grande ouverture d’esprit de par les multiples rencontres que j’ai pu faire, d'architectes, d'ingénieurs ou encore de conservateurs du patrimoine. Je pense avoir le plus appris auprès de mes patronnes, elles aussi urbanistes, notamment au niveau législatif (le droit de l’urbanisme irlandais étant assez différent).

Enfin, cela m’a également permis d’avoir un certain recul sur la France en général et de me dire qu’au final, nous avions de la chance, notamment au niveau social, culturel ou encore culinaire…

Cela fait maintenant quelques mois que je travaille pour Yayasan Kota Kita, depuis mon départ d'Irlande pour l'Indonésie, et j’ai déjà eu l’occasion de côtoyer des professionnels d’horizons variés et de toutes nationalités (indonésienne, américaine, brésilienne, etc.). Les projets sur lesquels je travaille sont divers, allant de la création d’un réseau cyclable pour favoriser l’utilisation de transports doux, à la construction d’un atelier communautaire destiné aux habitants d’un quartier. Tous ces projets ont pour but de favoriser „l‘empowerment“ des citoyens en les rendant acteurs de leur quartier, grâce aux méthodes de ‚participatory design‘ (le projet est conçu avec l’aide des habitants afin qu’il réponde au mieux à leur besoins).

Et vice-versa, ton ancrage, tes origines françaises, on imagine qu'elles doivent également te servir, à l'étranger ?

Mon parcours international s'est révélé intéressant pour mes employeurs dans le sens où il témoignait d’une ouverture d’esprit, d’une curiosité et d’une capacité à m’adapter à beaucoup de conditions. Mes patrons ont toujours été des personnes qui avaient vécu une expérience à l'étranger ou qui entretenaient un grand intérêt avec ce qui se faisait ailleurs. Je pense donc qu’ils se reconnaissaient dans cette démarche.

Que ce soit de la Suisse au Canada, puis en Belgique, mes expériences antérieures m’ont toujours apporté des connaissances intéressantes. Les cultures étant relativement proches et les questionnements urbanistiques similaires (mobilité, développement durable, participation citoyenne, etc…) l’apport de références et de solutions étrangères s’est en effet révélé être un atout dans les réflexions de projets.

Toutefois, ce ne fût pas vraiment le cas en Afrique du Sud. En effet, les préoccupations urbaines actuelles sont encore loin de celles que nous vivons par ici. Il est difficile d’apporter des manières de penser, des solutions dans un contexte et des dynamiques complètement différents.

Ce décalage s’est d’autant plus ressenti puisque je travaillais dans un bureau qui faisait, en autres, un travail de recherche lié à l’informalité. Dans ce type de projet, l’approche n’est pas la même et on cherche plutôt à étudier un état de fait, des dynamiques nouvelles qui nous aident à  comprendre la construction, le fonctionnement de ce type d’urbanisation. A ma connaissance, il n’existe pas énormément de projets qui s’insèrent réellement dans ces quartiers et c’est probablement car nous en sommes encore à essayer de comprendre une complexité qui nous dépasse.

Mes origines françaises ont pu me servir dans le sens où les Irlandais ont en général une sympathie naturelle pour les Français, ce qui peut en partie expliquer le nombre croissant de Français à Dublin. Beaucoup d’Irlandais apprennent le Français à l’école comme langue étrangère et la plupart d’entre eux sont déjà allés en France pour les vacances. Ils ont presque tous une anecdote sur la France, souvent positive. Cela m’a notamment servi à briser la glace lors de rencontres professionnelles ou amicales. Je me souviens par exemple de ma première visite au service ‘Urbanisme’ du Comté de Dun Laoghaire (près de Dublin) où je voulais obtenir des renseignements sur un site. J’ai d’abord été reçu assez sèchement jusqu’à ce que je mentionne, au fil de la conversation, le fait que j’étais Français. Le ton a alors radicalement changé, le personnel essayant même de me parler français.

Mes origines ont également pu dénoter à certains moments. Par exemple, mes collègues mangeaient tous rapidement devant leur ordinateur lors des pauses repas, sans partager un moment tous ensemble autour d’une table. Ils ne comprenaient pas forcément le fait de se poser autour d’une table et manger tranquillement, discuter, etc. Je les ai par la suite convertis à cette habitude et nous avons passé de très bons moments.

Quelles sont à ton sens, les principales différences de fonctionnement, de culture propres à l'urbanisme et à la création urbaine, aux processus de travail qui ont dénoté à travers tes expériences à l'étranger, par rapport à la France ?

Il est difficile de répondre à cette question puisque mon contexte de travail a été différent dans chaque pays. D’une manière générale, au Canada comme en Belgique, l’urbanisme tend à être de plus en plus inclusif et on pense la planification urbaine via différentes thématiques. Toutefois, j’ai été, à mon sens, en Amérique du Nord, confronté à un urbanisme offrant une polyvalence dans tous ses domaines que je ne retrouve pas en Europe. Sur le vieux continent, le rôle de l’urbaniste est souvent restreint à la dimension règlementaire de la planification (PLU, SCOT, zonage, etc.). Une formation d’architecte est souvent nécessaire pour espérer travailler sur des projets plus « créatifs », du moins en tant que junior. En ce sens je pense que notre vision européenne de l’urbaniste est encore trop fermée et cloisonnée afin de vraiment comprendre l’importance d’avoir des personnes capables d’analyser l’espace urbain avec un spectre plus large.

Par ailleurs, il y a une différence notable que j’ai pu remarquer à Montréal, c’est la volonté d’intégrer la population dans le processus de création. Cette volonté est même inscrite dans la règlementation et la ville s’est dotée d’un organisme à part entière qui est en charge d’assurer la prise en compte de l’avis des citoyens dans tout projet urbain (l'Office de Consultation Publique de Montréal). Une part importante de chaque projet est allouée au processus de consultation avec des règles strictes d’approbations citoyennes et des moyens financiers et technologiques à la hauteur de l’importance de la participation citoyenne.

En Afrique du Sud, et pour avoir travaillé sur des projets majoritairement commandés par les pouvoirs publics, l’urbaniste est encore perçu majoritairement pour son intérêt économique. La corruption étant encore relativement importante, certains projets sont complètement déconnectés des réalités sociales, alors qu’ils sont montrés comme des exemples et vecteurs de progrès sociaux. Les administrations publiques sont encore loin d’intégrer certaines préoccupations telles que le confort du piéton, la qualité de l’espace public etc.. Toutefois on sent qu'une nouvelle génération arrive et essaie d'insuffler de nouvelles pensées.

 

La compétence en urbanisme est déléguée aux communes en France, là où elle est déléguée aux Comtés regroupant plusieurs communes en Irlande.

L’aspect « durable » n’est que peu intégré aux projets irlandais là où il est devenu primordial en France.

La densification urbaine, bien qu’encouragée dans les documents d’urbanisme, est en réalité assez difficile à mettre en place. En effet, les Development Plans (l’équivalent des PLU) définissent des seuils de densité à respecter selon la localisation, ces derniers étant souvent assez faibles. De plus, le modèle « pavillon-jardin-voiture » est encore très ancré dans les pratiques, Dublin étant l’une des villes les plus étalées en Europe. Or, les prix des loyers y ont explosé. A l'origine, en partant en Irlande, je pensais éviter le coût de la vie exorbitant propre au Royaume-Uni... au final, le coût de la vie est quasiment le même à Dublin, notamment le prix des logements. Il est impossible de se loger tout seul et tous mes collègues (de 35 ans et plus) sont obligés de vivre en collocation. Juste pour te donner une idée, je payais 800 euros (sans les charges) pour vivre en collocation et c’est devenu le prix standard à Dublin. Cela s’explique en partie par le fait que le gouvernement irlandais continue d’attirer de grosses multinationales (avantages fiscaux) et par la même occasion des employés étrangers. Or, la production de logements neufs ne suit pas du tout…

L’existence de l’An Bord Pleanala est également intéressante à souligner. Cette autorité totalement indépendante peut être saisie lorsqu’une décision a été rendue par les Conseils de Comté. Par exemple, si un particulier s’est vu refuser le droit de construire l’extension de sa maison,  il peut alors saisir le Bord et justifier son projet directement auprès de cette autorité. Le Bord pourra alors confirmer la décision du Conseil ou la changer. Une réelle autorité de contrôle qui n'a pas son équivalent en France.

On est en quête d'une anecdote, d'un élément de fonctionnement pas si anodin, un peu atypique que tu aurais noté de par ton jeune parcours professionnel à l'étranger...

Lorsque j’étais dans un township de Johannesburg à interviewer des habitants sur le fonctionnement du quartier et des constructions, accompagné d’un « entremetteur », je discutais avec ce dernier sur les témoignages recueillis lors de la journée. Je lui ai alors exprimé une certaine interrogation quant à la véracité de certains propos des résidants. En effet, dans des conditions d’illégalité, les personnes peuvent avoir tendance à déguiser la vérité, par peur face à nos questions ou plus simplement par volonté de critiquer un voisin avec qui un différend a pu exister. A ces interrogations, la personne qui m’accompagnait a énoncé un mot qui pour moi caractérise le travail d’un urbaniste ainsi que mon parcours professionnel : la triangulation. Ne jamais se fier à une seule source d’information. Il faut toujours croiser les données pour trouver la vérité, le but de ce que l’on cherche. Cette réflexion, cette manière de penser a alors trouvé tout son sens dans un contexte où l’illégalité était la pièce maitresse de la construction du quartier dans lequel j’étais. Il fallait que je croise les histoires, que je les fasse parler entre elles pour espérer avoir une information la plus proche de la vérité. C’est en me plongeant dans un univers tel que Johannesburg que j’ai pu me rendre compte à quel point la collecte d’information est un point essentiel mais délicat tant elle est soumise à des éléments qu’un urbaniste ne contrôle pas toujours.

11 _Julien Thiney Johannesburg12 _ Julien Thiney Johannesburg13 _Julien Thiney World Around

Johannesburg, ville d'urbanités informelles

Ou alors... Quand je parlais plus haut de projets déconnectés du terrain, j’ai eu l’occasion de voir un cas concret en Afrique du Sud lors d’une réunion avec des partenaires publics. Ces derniers se vantaient d’avoir modifié un usage du sol pour autoriser l’installation d’un centre commercial avec une station de bus à l’entrée d’un township. Ce projet avait pour but de favoriser la mobilité des personnes et d’améliorer leur accès à des produits de grande consommation. Louable sur le papier, le projet s’avère au final être un fiasco social avec pour principale cause le type de commerces implantés dans le centre commercial. En effet, quasiment 90% de ces derniers sont des commerces de prêt d’argent. Or pour accéder au township depuis l’arrêt de bus, les usagers sont obligés de passer par ce centre commercial et sont donc attirés par ces organismes de crédit qui favorisent malheureusement leur endettement.

 

Le concept d'écoquartier, lié à mon Master spécialisé en urbanisme durable, n'est pas réellement développé. Je me souviens par exemple du premier jour où je suis arrivé, je me suis présenté à mes collègues et je leur ai parlé de mon Master spécialisé en urbanisme durable et écoquartiers. Aucun d’entre eux ne connaissait l’existence même d’un écoquartier irlandais.

Aussi, beaucoup de projets de permis de construire, acceptés en Irlande, n'auraient à mon sens, pas pu voir le jour en France, du moins actuellement. Par exemple, je me souviens d'un permis accepté pour un projet monofonctionnel de 200 logements individuels, tous identiques, construits sur un « greenfield », source évidente de biodiversité, dont l'emplacement était particulièrement excentré des transports en commun. Le genre de projets qui, à mon sens, étaient d’actualité il y a 20-30 ans en France.

En Indonésie, ce qui est le plus frappant à mon sens est l’esprit de communauté qui règne chez les habitants. En effet, l’Etat et les instances locales n’interviennent que sur les infrastructures (réseau des eaux usées, réseau viaire, etc.) et le plus souvent de façon limitée. Aussi, chaque quartier a un „chef“ élu pour cinq ans qui est en charge du bon fonctionnement du quartier. Chaque mois des réunions sont organisées où tous les problèmes ou projets sont débattus.

Les règles d’urbanisme sont également peu respectées et l’habitat informel est une réalité. Il est ainsi fréquent de trouver une grande villa moderne à côté de maisons de briques et de tôles sans que pour autant la barrière sociale soit vécue comme un problème.

Villa

Habitat informel

Villa & habitat informel

Et au final, à la lueur de tes expériences à l'étranger, tu te sens d'où ?

Ou d'ailleurs ?

De France, de Suisse, du Canada, de Belgique et d’Afrique du Sud probablement ! J’ai construit ma vie de jeune adulte à Montréal, fait ma première expérience professionnelle à Bruxelles et expérimenté l’inconnu à Johannesburg. Autant de vécus tous aussi importants que ceux que j’ai pu vivre avant. J’aime donc penser que je viens en quelque sorte de tous ces endroits car j’y ai grandi et ils font aujourd’hui partie de ma personnalité. Je parle d’ailleurs souvent de ces endroits comme si j’y avais établi ma résidence principale et je pense que c’est dû à la chance d’avoir pu y vivre comme un « local » à chaque fois.

Entre la fin de mon contrat en Irlande et mon nouveau en Indonésie, j’ai passé un mois en France et je me suis vraiment rendu compte que je me sentais plus que jamais français. Toutes mes anciennes habitudes sont revenues très vite et pour être honnête, je serais bien encore resté un mois de plus.

A l’étranger, je me sens également français dans la mesure où je serai toujours « le français » pour les locaux, même si je cherche toujours à m’intégrer pleinement à la culture locale. Mon passage en Irlande m’a d’ailleurs conforté sur le fait que j’aimerais revenir en France à moyen terme. J’ai adoré ces deux années passées à Dublin ou celle passée en Australie, mais je ne m’y vois pas y faire ma vie.

Ton avenir, où l'imagines-tu ? Ailleurs ?

Je vois mon avenir de 36 manières, à la fois ici et ailleurs. Idéalement une vie, un travail qui concilierait ma bougeotte devenue naturelle et mon envie de construire quelque chose quelque part. Toujours entre deux pays depuis maintenant presque 5 ans, à connaitre l’excitation de s’insérer dans un nouveau lieu, il est encore difficile pour moi d’imaginer un endroit où m’installer à long terme. J’ai aujourd’hui le sentiment, tout à fait personnel, que poser mes valises à long terme c’est refuser de continuer à découvrir ce qui se passe ailleurs. Toutefois, je suis lucide et je sais que changer de cadre professionnel comme personnel, pour toujours devoir se reconstruire un cadre de vie, est fatiguant.

Par ailleurs, et je n’ai pris conscience de cela qu’après tous mes voyages, certaines notions liées à l’urbanisme sont difficilement applicables partout. Les lois, règlementations, outils de planification, labels sont autant de barrières qui limitent le champ d’action d’une personne ayant un parcours comme le mien. Si je suis prêt à les apprendre, cela a vite tendance à  freiner les employeurs, d’autant plus en Europe où les emplois d’urbanistes « purs » sont souvent centrés sur la partie règlementaire du domaine (administrations publiques). Professionnellement, avec mes compétences et mes intérêts, je suis ouvert à beaucoup d’opportunités variées même si, d’une manière générale, je suis plus intéressé par la dimension analytique et sociale de l’urbanisme. Travailler sur des diagnostics urbains, avec des sujets variés ou non, c'est ce qui comble mon envie de comprendre l’éco-système qu’est la ville.

Profitant de cette période de recherche d’emploi, je m’investis dans des projets personnels : développement d’un concept d’application à visée urbanistique pour les pays en voie de développement ; consultant ponctuel et à distance sur un projet de coopération intergouvernemental en Afrique et je devrais prochainement, à titre bénévole, faire partie de l’association Urbanistes du Mondes. Des projets il n’en manque pas, il faut simplement trouver des employeurs prêts à reconnaître des qualités moins traditionnelles et enclins à faire confiance à des profils comme les nôtres.

C’est encore assez flou mais comme à mon habitude, j’aviserai selon les opportunités qui me sont offertes (ou pas). Je ne me ferme aucune porte, si je trouve un travail en France qui me plaît je reviendrai très volontiers dès l’année prochaine. Dans le cas contraire, je pense encore rester à l’étranger quelques années avant de revenir.


 

 

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