#World Around #3 | Européennes

Ailleurs... C'est ailleurs qu'elles ont tenté le grand départ, en tant qu'architecte, urbaniste et paysagiste.

Et ailleurs, pour elles, ce n'est pas si loin, en Europe. Dans trois pays, où elles se sont expatriées sur le long terme. Au Danemark pour Marine Pierson l'architecte-urbaniste, à Londres pour Amélie Cosse l'urbaniste, à Berlin pour Christine Guérard, la paysagiste-conceptrice. Haut l'Europe !

Marine Pierson worldaround Urbaliste

Marine Pierson

Architecte-urbaniste au Danemark

 COBE, Copenhague

Amelie Cosse_Urbaliste_World Around

Amélie Cosse

Urbaniste au Royaume-Uni

Momentum Transport Consultancy, Londres

Christine Guerard_World Around_Urbaliste

Christine Guérard

Architecte du Paysage en Allemagne

Freelance pendant 7 ans, maintenant chez bgmr, Berlin

Tes premiers pas en tant que jeune architecte t'ont menée à Copenhague, dans la prestigieuse agence COBE. Pourquoi ce choix d'expatriation ?

On part avec toi des deux côtés de la Manche, d'un début de formation en France à un master en Angleterre, lequel t'a amenée à intégrer une entreprise... à Londres. Tu peux nous narrer un peu ton parcours ?

De l'autre côté du Rhin, et même bien bien plus loin... A suivre ton parcours, on part à Berlin, où tu es implantée depuis plus de 10 ans... Tu peux nous faire part de ton expérience en tant que paysagiste freelance dans la capitale fédérale allemande ?

J’ai eu mon diplôme d’architecte à l’ENSA Montpellier puis, ne me sentant pas prête pour le milieu professionnel, j’ai continué par 2 ans de Master Management de projets Urbains dans la même école. Au cours de mon parcours j’ai fait plusieurs stages longs dans des agences parisiennes. J’y ai passé de bons moments mais d’une certaine manière je restais un peu frustrée de ces expériences.

Il y a 3 ans, mon dernier stage était pour moi l’occasion d’essayer quelque chose de nouveau. J’ai donc candidaté pour des stages dans très peu d’agences. Des agences que je n’avais jamais osé contacter mais qui comptaient beaucoup pour moi, pour littéralement me donner ma chance et utiliser ma dernière carte.

Puis j’ai été sélectionnée pour 6 mois de stage à COBE. Après une semaine ici j’étais conquise par leur méthode de travail, les projets sur lesquels j’avais la chance de travailler, mes collègues et surtout la confiance que l’on m’a accordée. A ce moment-là je savais que je ferais mon possible pour rester plus longtemps. Puis de fil en aiguille je suis devenue junior architecte, architecte et aujourd’hui chef de projet. Je ne vois pas mon parcours comme un choix de m’expatrier, mais plutôt le choix de travailler à Copenhague, et plus particulièrement chez COBE.

Parallèlement, j’ai commencé un doctorat en architecture entre Gênes et Montpellier. Inconsciemment un retour à la Méditerranée, mais j’ai définitivement une expérience européenne !

Je voyage beaucoup et toutes ces cultures m’apportent personnellement et je l’espère professionnellement.

Mes premières années d’études universitaires ont été partagées entre Sciences Po Paris et La Sorbonne où j’ai suivi une Licence en Philosophie. Pour la troisième année a l’étranger obligatoire à Sciences Po, je suis partie à Columbia University à New-York où j’ai étudié philosophie, anthropologie et un cours d’urbanisme. En découvrant et apprenant à vivre à New-York, j’ai découvert la Ville : pas tant les questions d’urbanisme, plutôt la fascination pour les interactions humaines et la diversité au cœur d’une des plus grandes villes du monde. J’ai en particulier fait un petit projet d’observation ethnographique pendant une journée à l’entrée de la station de métro 72nd/Broadway et j’ai été émerveillée par le spectacle de la vie new-yorkaise et toutes les petites conversations avec les habitants du quartier qui venaient se poser quelques minutes sur mon bout de banc. J’ai réalisé alors à quel point les villes sont humaines, faites des expériences et multitudes de vies qui les habitent.

Quand est venu le choix du master, il était assez évident que je devais poursuivre dans cette voie. Étant heureuse à New York, j’ai eu envie d’avoir la perspective de repartir donc j’ai postulé au double-diplôme Sciences Po/London School of Economics (LSE). Mes deux années de master ont été entrecoupées de stages à AREP Ville et Aéroports de Paris. Si bien qu’à la fin de mes années de master, j’étais sûre de trois choses : je voulais travailler dans l’aménagement urbain, je voulais rester à Londres pour utiliser mon diplôme anglais, et j’étais sûre d’être intéressée par le domaine des transports.

Après des études d’Arts-Appliqués à Paris (ENSAA Duperré et ENSAA Boulle), j’ai profité du programme Erasmus proposé en troisième année du cursus de Paysage DPLG à Versailles (ENSP V) pour m’ouvrir à une autre façon d’enseigner et d’apprendre. Une autre urbanité et une autre politique du paysage, plus ancienne, ancrée et engagée, et de manière générale une autre culture. A l’époque j’ai hésité entre Edinburgh et Berlin, finalement ce fût le choix du jury qui mit fin à l’incertitude : Berlin.

J’ai donc passé un an à l’Université Technique de la capitale politique allemande (TU Berlin). Le premier semestre a été assez difficile : du système protégé et encadré des écoles supérieures françaises, je suis passée à un système ouvert de cours à la carte sur un campus éparpillé dans toute la ville, sans grand encadrement. Après les premières hésitations dans un labyrinthe administratif et architectural, j’ai pu profiter pleinement d'une richesse de cours et de pratiques nourrissant toujours mon regard et l’exercice de mon métier aujourd’hui (projets de paysage, d’architecture et de design d’espace, théorie et technique, écologie, sociologie et histoire des villes, philosophie et art).

Après cela, je suis retournée à Versailles afin de clore ma formation. Mon diplôme eut pour thématique « Berlin, les paysages de l’instant - Percevoir dans le vide ambiant une épaisseur d’invisible » et le site de projet fut l’aéroport fermé de Tempelhof, que je retrouvais officiellement quelques années plus tard pour un projet de politique de l'urbanisme et de participation citoyenne.

A l'origine de tout départ, il y a une envie d'ailleurs, une impulsion qui nous pousse à partir...

Comment t'es-tu retrouvée à Copenhague / Londres / Berlin, et à y rester ? 

Je pense qu’en tant qu’architecte et urbaniste, la Scandinavie est une destination passionnante par rapport à son histoire, Aarne Jacobsen, Alvar Aalto, Jan Gehl,  BIG… J’ai en fait choisi le Danemark presque par hasard, car je voulais vraiment expérimenter COBE.

C’était une constante référence pour moi à l’école. De leurs projets, je connaissais le Silo, la gare multimodale de Aarhus, Ragnarock et Krøyers Plads par exemple, principalement des réalisations qui ont un rapport particulier à l’existant, à l’histoire des lieux, intéressants de par leur relation au contexte environnant.

C'est parce que j’apprécie leur approche qui balance entre concept et contexte, que j’ai voulu essayer.

Photo de groupe_Cobe

COBE sur le terrain

L’envie de rester à Londres était forte, pour moi comme une évidence au terme de mes études londoniennes. Quant à l'entreprise, elle est tombée par hasard, j’ai trouvé une annonce pour un poste de consultant/e en ‘transport planning’ ce qui me semblait être l’intermédiaire parfait entre transport et urbanisme. J’ai finalement été recrutée comme Consultante Junior en 2014 et je suis toujours dans la même boite.

J’ai eu la chance de m’épanouir très rapidement dans cette entreprise et de travailler sur des projets passionnants : tours de bureaux au cœur de la City, projet à Piccadilly Circus, schéma directeur d’aménagement pour le musée de la guerre près de Cambridge et maintenant chef de projet pour le nouveau Musée de Londres, un édifice architectural qui se doit de représenter l’identité et la diversité de la ville. Notre expertise consiste à analyser et conseiller sur la meilleure intégration des transports dans les nouveaux projets urbains. Notre analyse peut porter sur tous les modes : piéton, vélo, voiture, véhicule de livraison et transport en commun ; et surtout l’intégration et la connectivité entre ces modes. Notre travail est passionnant et inventif. Chaque nouveau projet apporte sa part d’imprévu et de spécificité.

Mes premiers souhaits professionnels, français, ne se sont pas concrétisés : les agences françaises dans lesquelles je voulais travailler étaient toutes soit dans une phase de restructuration économique, soit en recherche de projets ; les Parcs Nationaux n’embauchaient que des fonctionnaires ; et les CAUE n’embauchaient pas du tout… J’ai alors envoyé des CVs à Berlin, j’ai été invitée à passer plusieurs entretiens et j’ai pu travailler de suite. Ma première expérience a été riche en relations humaines positives, mais les méthodes de projets et de gestion d’agence ne m’ont pas convaincue. Après deux équivalents de CDD, je suis partie, souhaitant expressément me mettre à mon compte pour retrouver le goût de la conception de paysage, telle que je l’avais apprise.

Petit à petit, mon activité s’est développée. Je vais être sincère, ce chemin n’est pas le plus simple : j’ai dû pendant deux ans travailler en parallèle dans un café afin de financer mon activité naissante. J’ai commencé par des traductions pour des professionnels de l’aménagement, des concours de conception en équipes pluridisciplinaires et j’ai nourri mes connaissances de projets en visitant des réalisations. J’ai travaillé pour un projet européen de recherche entre l’Italie et la Norvège, enseigné à la TU Berlin la méthode du projet de paysage et en parallèle travaillé en sous-traitance pour des Paysagistes, des Architectes ainsi que pour les institutions officielles. Petit à petit, mon activité s’est construite : très enrichissante et satisfaisante au niveau professionnel et personnel, mais plutôt fragile au niveau de l’encadrement social! Cette période de Free-Lance a duré en tout 7 ans et j’y ai mis un terme fin 2017, étant engagée par une agence dans laquelle je souhaitais travailler.

Je ne savais pas que j’allais « m’expatrier ». Je suis partie, sans idée préconçue de durée, et j’y suis toujours.

Que t'a apportée et t'apporte encore cette expérience à l'étranger ?

Je dirais que le point principal est une nouvelle manière de travailler, une approche différente du projet d’architecture et d’urbaniste.

Cobe office

L'office COBE

Enfin bien sûr, cette expérience m'apporte de nouvelles références. C’est difficile à expliquer mais une fois de plus je ne ressens que rarement le fait d’être « à l’étranger », je vois vraiment mon expérience comme une continuité.

La première chose que j’apprécie beaucoup dans le fait de travailler en Angleterre, c’est tout simplement de travailler avec des Anglais car mes collègues le sont majoritairement. J’ai découvert des relations en entreprise très différentes de la France : la politesse anglaise qui donne parfois l’impression qu’une critique est un compliment et vice versa n’est pas un mythe ! Mais j’ai apprécié grandir dans cet environnement où les gens essaient d’être cordiaux et gentils autant que possible. Je suis également toujours aussi fascinée par les références culturelles que je ne connais pas, les mots anglais que je découvre et les habitudes culturelles si différentes des miennes. Quel plaisir d’être toujours surprise dans son quotidien !

Ce que j’apprécie encore plus dans le fait de vivre à l’étranger c’est que je suis devenue beaucoup plus observatrice sur les divergences de fonctionnement entre différents pays et différentes villes. Cela touche bien sûr à l’urbanisme : que ce soit la largeur des rues, le nombre de vélos dans la ville, la taille des trottoirs et le confort des métros. Mais aussi concernant le reste de la société : la question du logement, des sans-abris, de la nourriture, etc. Vivre à Londres m’a donnée une curiosité et une envie de découvrir ce que font les autres villes et je suis impatiente d’apprendre dans ma prochaine étape…

Être à Berlin ne signifie pas pour moi être seulement en Allemagne, mais être « ailleurs » et donc curieuse et ouverte à d’autres cultures de l’Europe continentale (de l'Est, du Nord) qui m’étaient étrangères avant. Berlin est une ville que je ressens comme résolument européenne.

Naturellement, cela pousse à poser un regard extérieur sur son propre pays : quoi de plus simple que de s’éloigner de son sujet pour en changer la perspective. J’ai appris beaucoup de choses que je ne connaissais pas, dès ma première semaine de cours à la TU, puis en discutant au quotidien avec des personnes aux origines différentes sur les disparités de fonctionnement, d'histoire et de culture de nos pays et donc de perceptions. J’ai appris à relativiser, à mettre les problèmes en perspective, à chercher des réponses et des idées dans d’autres pays. J’ai remarqué que d’un pays à l’autre, on a tendance à se mentir ou à enjoliver des situations ou des fonctionnements, finalement on ne se connaît pas tant que ça en Europe.

Le fait de travailler à l’étranger en complète immersion pousse naturellement à se désinhiber dans l’apprentissage des langues étrangères et à oser en apprendre d’autres. Je travaille donc principalement en Allemand, parfois en Anglais et en Français. Quelques connaissances en suédois et islandais m’aident au quotidien pour des recherches par exemple.

Et vice-versa, ton ancrage, tes origines françaises, on imagine qu'elles doivent également te servir, à l'étranger ?

J’espère apporter une autre méthode de travailler le projet, mais aussi en équipe. Mes relations avec mes collègues sont peut-être un peu différentes de ce à quoi certains sont habitués. Les équipes sont ouvertes et très jeunes - mon boss a une quarantaine d'années – et très rapidement mes collègues sont devenus mes amis.

Photo d'agence_Cobe

L'équipe COBE

J’ai également certaines références différentes, particulièrement étant originaire du sud de la France avec des inspirations italiennes, espagnoles ou nord africaines.

Je pense vraiment que dans ce type d’expérience le maître mot est la modestie. Il faut trouver sa place entre donner et recevoir. Je suis arrivée il y a trois ans, pour apprendre autant que possible et inconsciemment ma culture doit se faire ressentir dans mon travail. Mais je garde un grand respect dans leur approche.

Évidemment. En France, nous avons tendance à être insatisfaits, personnels et émotionnels. J’ai fait de ces traits culturels de véritables forces. L’insatisfaction me motive à persévérer, à aller au bout des choses et à créer de nouveaux produits ou chercher de nouveaux projets pour développer mon expertise. Le côté personnel, je l’utilise pour apprendre à comprendre comment fonctionnent les différentes personnes avec lesquelles je collabore ou que je supervise : ce n’est pas la même chose de collaborer avec quelqu’un qui aime travailler dans le détail technique et quelqu’un qui souhaite comprendre la vision et les objectifs en premier ; il faut savoir adapter son style de communication à chacun et chacune.

Enfin, l’émotionnel dans la vie professionnelle, n’est pas si superflu qu’on pourrait le croire : il me donne envie d’être passionnée par ce que je fais et de m’investir à fond, et dans le monde professionnel anglo-saxon, être passionnée et motivée c’est déjà une grande marque de réussite. Car c’est ce qui intéresse les employeurs, plus que l’université où l’on a étudié par exemple.

J’ai été accueillie plutôt chaleureusement avec un gros intérêt pour ma culture et ses différences! Les problèmes linguistiques que j’ai pu avoir au début ont été accueillis avec tolérance.

Les Allemands que j’ai pu côtoyer ont une vision assez romantique de la France et aimeraient plus de contacts avec les Français, ils sont curieux de culture française. J’ai malheureusement l’impression que cette main tendue trouve côté français beaucoup de défiance. La société française reste hermétique, en particulier à cause de la barrière de la langue. Comment communiquer et échanger ? J’entends régulièrement que les Français ne parlent que le français et ne font aucun effort même lorsqu’ils sont en vacances à l’étranger… ce qui je l’espère ne vient que d’un manque de confiance en soi et une peur de la faute, est vécu par les interlocuteurs comme un résidu arrogant de l’ancien impérialisme français.

Au niveau du travail, la formation que j’ai reçue dans les écoles parisiennes et à l’ENSP de Versailles m’a servie puisque nous étions formés à la polyvalence du métier. La méthode de projet de paysage, qui théorise mais aussi projette à toutes les échelles, est très appréciée. Ce qui impressionne aussi, c’est la pratique du dessin, peu de formations allemandes l’incluant dans leur cursus. Penser immédiatement l’espace à échelle et perception humaine lorsque l’on dessine un plan est une qualité très appréciée.

Quelles sont à ton sens, les principales différences de fonctionnement, de culture propres à l'urbanisme et à la création urbaine, aux processus de travail qui dénotent là où tu es établie, par rapport à la France ? 

A mon sens, il y a une manière d’aborder les projets opposée à celle que j’avais lors de mon expérience en France. On part de nos ambitions, de ce que l’on voudrait vraiment apporter à un projet, alors qu’en France j’avais la sensation inverse. J’avais tendance à commencer par faire la liste de toutes les contraintes avant même de commencer à penser au projet. Ma position dans les équipes est certainement plus « franche » dans ma façon de communiquer, ce qui pouvait détonner au début. Ici les gens commencent par dire ce qui va, avant d'émettre des critiques. Après vient bien sûr la phase des compromis mais elle n’est pas le cœur du projet, le plus important est de créer une histoire autour du projet et de s’y tenir autant que possible.

La hiérarchie est beaucoup moins sensible que dans certaines grandes agences parisiennes où j’ai travaillé également.

Enfin je pense qu’ici, en tout cas à COBE, il n’y a pas cette culture de la « charrette ». Ça n’est pas forcément bien vu de faire de longues journées et finir un projet tard le nuit. On tente de privilégier l’efficacité et le respect de la vie privée.

Le système de planification urbaine en Angleterre est très différent de la France. La où le PLU (Plan Local d’Urbanisme) met en place un système semblable au zoning américain, où un règlement indique pour chaque zone les utilisations du sol possibles, la densité autorisée ainsi que le pourcentage de logements sociaux obligatoire, l’Angleterre a un système essentiellement ‘policy-based’. C’est-à-dire qu’il y a des documents guidant le développement urbain, mais pas de règle spécifique. Alors bien sûr à chacun son interprétation ! Cela laisse une immense place à la négociation entre investisseurs et promoteurs privés d’un côté et autorités publiques locales de l’autre, et tout devient outil de négociation, du parc ou espace public au nombre de stationnements vélo ou de logements sociaux.

Cela présente certains côtés positifs puisqu’une véritable collaboration entre les différents acteurs du développement urbain est nécessaire. Néanmoins je suis devenue très critique a l’égard de ce système. Dans un contexte d’austérité croissante, les choix du développement de la ville sont finalement aux mains des promoteurs privés qui ont les ressources que les autorités publiques n’ont pas (les taxes reversées aux autorités locales type mairies d’arrondissement sont très faibles en Angleterre). Résultat, les pouvoirs publics en viennent à accepter des propositions de projets urbains pour pouvoir récupérer des recettes supplémentaires ce qui permet à une approche très néolibérale de l’urbanisme de s’imposer : la ville est façonnée par la recherche de profit, avant de l’être pour ses usagers d’aujourd’hui et de demain.

Il y a toujours espoir que les choses s’améliorent, et le nouveau maire de Londres, Sadiq Khan, a certainement enclenché une tendance pro-logement social et très critique de ce système. Mais encore une fois, qui dit maire de Londres, dit peu de pouvoir concret et de ressources financières donc la machine est difficile à arrêter.

Le monde des Anglais est suffisant pour combler une page d’anecdotes, également, notamment parce que la manière de communiquer est très différente des Français. Il existe un guide de ‘traduction’ qui met le doigt sur ce sujet : de ‘ce que les Anglais disent’ à ‘ceux que les Européens comprennent’ et ‘ce que les Anglais veulent vraiment dire’. Par exemple, quand les Anglais disent ‘I suggest that you do this/that’, le Français/la Française va typiquement penser : on me propose une option parmi d’autres. Je me souviens très clairement avoir répondu un jour à mon boss : ‘OK but I suggest we do this other thing’. Ce à quoi il m’a répondu : ‘No I suggest this’ car en fait ‘I suggest’ ne signifie pas du tout une suggestion, mais bien ‘fais ceci/cela’ ! Je pense qu’on est un certain nombre à être tombés dans le panneau.

Il y a plusieurs choses que je trouve intéressantes dans ce que j’ai pu approcher de la culture de développement urbain et territorial allemande.

Les IBA ou Internationale BauAusstellung, ces Expositions d'Architecture, par exemple, servent d'outils de développement territorial en se basant sur des problématiques concrètes et ancrées dans le temps. Ce sont des « tests » grandeur nature de développement urbain, paysager, écologique, social et économique: de superbes laboratoires et incubateurs d’idées pour l’évolution de nos espaces de vies. IBA Ruhr (1989-1999), IBA Hamburg (2006-2013), IBA Basel 2020 pour les plus emblématiques.

Les projets d’adaptation des villes au changement climatique : inspirés je pense de Copenhague, pionnière sur ce sujet, beaucoup de métropoles et villes allemandes ont engagé des projets à long terme pour s'adapter au changement climatique et à ses conséquences (les inondations dues aux épisodes pluvieux intenses, les épisodes de canicules, les sécheresses, les îlots de chaleur)

La participation citoyenne , très ancrée dans la culture de développement des espaces de vie (exemple: Beteiligungsprozess Tempelhofer Feld). Et de ce fait, le « Gender » (la question de « l’urbain genré ») dans la ville, qui ne s’arrête pas 

aux « simples » homme/femme, mais qui prend en compte les besoins de toute la société: homme, femme, enfant, mais aussi personnes âgées, personnes handicapées, personnes à besoins spécifiques, … créer une ville et des espaces pour tous en prenant en compte les différences. Le paysage est une matière plus ancienne ici, plus ancrée, ayant eu le temps de créer des branches, elle est vraiment reconnue en Allemagne (généralement dans les pays du Nord de l’Europe). Alors qu’en France, les paysagistes DPLG maintenant « concepteurs » n’accèdent pas au titre d’ Architecte - Landschaftsarchitekt/in ou Landscape Architect est usuel dans ces pays là.

Et cette différence là n’est absolument pas comprise à l’étranger…

J’entends souvent de mes différents collègues ou patrons que la France est un pays replié sur lui-même. Si les annonces officielles de concours, les sites d’agences allemandes et scandinaves sont souvent proposés en plusieurs langues, dont l’anglais, pour permettre à des étrangers de participer, les concours sur le territoire français sont souvent essentiellement proposés en français sur la plate-forme des marchés publics, dont le fonctionnement est très opaque pour quelqu’un venu de l’étranger. Inviter des experts français est un parcours du combattant, très hiérarchisé et administratif. Le souhait de créer des liens d’experts avec la France est réellement là, mais les échanges restent difficiles, le tout manquant de souplesse.

Et au final, à la lueur de tes expériences à l'étranger, tu te sens d'où ? Ou d'ailleurs ?

Au final, la France et le Danemark ont beaucoup de similarités et c’est sûrement une des raisons pour lesquelles je suis restée. Je garde bien sûr une attache particulière pour la France et tente d’ailleurs de donner un peu de mes connaissances en essayant de participer à des projets français et en enseignant à l’ENSA Montpellier.

 

C’est une bonne question. Pas vraiment de France ni d’Angleterre, quoiqu’un peu des deux. Peut-être plus de Londres déjà – il est plus facile de s’enraciner dans une ville que dans une culture nationale je trouve, surtout à notre époque où les autres cultures et le reste du monde semblent plus proches que jamais car tant de diversité se trouve au sein des villes.

Mais finalement, c’est excitant de se sentir toujours étrangère. L’appartenance n'existe plus dans mes relations, les amitiés que je garde et que je tisse, les rencontres que je fais et c’est tout aussi fort. Une amie me disait que si cette non-appartenance est le prix à payer pour vivre dans des cultures différentes et être en découverte permanente, et bien cela vaut bien le coup. Et je suis assez d’accord avec ça.

Je suis très prudente vis-à-vis des principes de nationalités, dont la définition semble changer en fonction de votre interlocuteur.

Naturellement, étant née en France, ayant été à l’école en France et ayant été bercée essentiellement de traditions françaises, je me sens française mais traversée par de nombreuses influences régionales et internationales. La culture elle-même n’a pas de barrière et se nourrit de rencontres et de brassages.

Le fait d’habiter à Berlin ne me donne pas la sensation d’être « allemande », mais peut-être plus « européenne ».

Ton avenir, où l'imagines-tu ? Ailleurs ?

J’ai récemment eu la chance de devenir Project Manager à COBE donc je souhaite rester et saisir cette chance pour continuer à apprendre et dans l’idéal réaliser des projets en France.

Je souhaite également finir mon doctorat pour développer mes activités d’enseignement car je suis convaincue de la complémentarité entre recherche et pratique professionnelle dans notre métier.

 

Alors je m’apprête à quitter Londres pour une nouvelle aventure, en Amérique du Nord ! Je pars vivre à Montréal et développer notre offre de services au Québec et dans le reste du Canada. Notre approche innovante de la mobilité et des transports urbains répond très bien aux défis de la ville de Montréal, qui entame véritablement son tournant vers les modes de transport plus doux et l’éloignement progressif de la voiture. A travers les premiers contacts et premières rencontres que j’ai eues, je sens qu’il y a un dynamisme et une ambition à Montréal et j’espère pouvoir prendre part à cet essor d’idées et de changements. Je tiens d’ailleurs à remercier Urbaliste qui m’a permis de rencontrer un ex-interviewé, Justin Lamarre, lors de mes premières recherches sur Montréal et le Québec.

Encore un défi d’acclimatation culturelle mais cela promet d’être une belle aventure. La mixité linguistique et culturelle de Montréal est fascinante. C’est bien le seul endroit où parler en français en mélangeant des mots anglais est accepté, et j’avoue qu’après 5 années d’allers-retours entre la France et l’Angleterre, je pense que c’est exactement ce qu’il me faut !

Pour l’instant je suis à Berlin, les yeux de temps en temps tournés vers d’autres villes en Allemagne ou d’autres pays en Europe.

La France, j’y irais pour répondre à une proposition intéressante ou un défi, apporter un savoir-faire mêlant ce que j’ai appris en France et à l’étranger. J’aimerais y aller pour une évolution, c’est pour cela que je ne parle pas de « retour ». Il n’y a rien de définitif. J’aime laisser les portes ouvertes !


 

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