Jeune & Pro #5 / Cécile Lamarque / Marien Chazette

Par Le 30/10/2016

Jeunes et pros 1

Entre l'image donnée d'un métier lors de ses études et ses stages, & le réel tantôt mieux, tantôt désillusionné, d'une expérience de travail qu'ils s'approprient au jour le jour, il y a parfois un monde.

Un monde, fait de décalages – éventuels, mais pas vrais pour tout le monde – qu'explorent pour nous 11 (jeunes) professionnels, qui évoqueront, dans une série d'articles tout au long de l'année 2016 sur le blog, leur toute relative mais émergente expérience.

De quoi découvrir les impressions et les idées de jeunes urbanistes, d'architectes, de géograpghes-cartographes et professionnels de l'environnement sur leur métier et leur expertise acquise au gré d'une à sept années d'expérience. Cécile Lamarque, sociologue-urbaniste et spécialiste de la concertation pour Repérage Urbain, ainsi que Marien Chazette, chargé de développement à la Société Nationale Immobilière (SNI), nous parlent tour à tour de leurs expériences professionnelles, de leurs engagements et leurs avenirs possibles.

 

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Cécile Lamarque

urbaniste-sociologue-concertation chez Repérage Urbain

Marien photo

Marien Chazette

chargé de développement chez SNI

Co-fondateur du collectif 2C2V

Urbaniste pour l'Agence FBU depuis septembre 2016

Avec cette interview, tout commence par un retour en arrière. Quelle était l'image que tu te faisais du métier d'urbaniste, au cours de tes études ? Et le réel de ton métier aujourd'hui ?

Je n’avais pas une vision du métier, j’avais une « envie » de réaliser des projets pour les habitants. Mes connaissances sur les phénomènes sociaux m’amenaient à penser qu’il y avait un décalage entre les volontés urbaines des architectes/paysagistes, leurs réalisations et ce que les habitants/usagers en faisaient. Je trouvais que la démarche urbaine était trop holistique. Mes études en aménagement m’ont montré pourquoi. Ainsi dans un premier temps, je me voyais plutôt en tant que conseillère dans l’adaptation des espaces publics (ma spécialité) auprès des maîtres d’œuvre.

Aujourd’hui je n’en suis pas si loin, mais mes missions sont beaucoup plus diversifiées et ambitieuses. Bien sûr, on appelle mon bureau d’études pour réaliser des études sociologiques. Cette démarche scientifique doit en outre apporter un regard global et synthétique des usagers/habitants – synonyme de l’intérêt général pour les maîtrises d’ouvrage. Cependant, à Repérage Urbain, avec Éric, Benjamin et Kamel, nous avons trouvé d’autres façons de dépasser l’intérêt individuel des habitants, et notamment par l’intelligence collective. C’est elle que nous mettons en œuvre dans toutes nos méthodologies : diagnostic, programmation et concertation. La plupart de nos missions s’effectue en amont des projets, aussi nous travaillons - avec - des architectes/aménageurs, pour des collectivités territoriales. En toute franchise, il y a encore cinq ans, je n’aurais pas cru que mon métier serait allé plus loin que mes envies !

Pendant mes études, j’ai toujours eu l’image en tête de l’urbaniste conseillant les élus pour matérialiser sur le territoire, un projet politique. L’urbaniste était celui qui savait être le chef d’orchestre entre une volonté politique et sa traduction spatiale. L’urbanisme était alors une discipline politique.

L’urbaniste établit une spatialisation. Cette spatialisation, cette « mise en œuvre opérationnelle » s’établit donc à travers des plans mais aussi et surtout à travers un récit de territoire qui vient accompagner les évolutions sociétales actuelles et à venir.

En définitive, l’urbaniste est le porteur d’une utopie, et c’est ce côté-là qui m’attirait durant mes études.

Depuis l’issue de mes études, je me suis vite aperçu que le quotidien d’un urbaniste est beaucoup plus complexe que ma vision initiale. Déjà, entre le projet de base et son aboutissement, il peut y avoir de grosses différences en fonction de plusieurs facteurs (jeu d’acteurs, contexte économique, politique…). Le côté utopique me manque un peu de ce point de vue là.

De plus, je me rends bien compte qu’il n’y a pas 1 type d’urbaniste. Les métiers de l’urbanisme sont vastes et divers, et c’est cela qui est passionnant... Avec une formation en urbanisme, à la fois généraliste et opérationnelle, on peut s’intégrer dans des secteurs extrêmement hétéroclites, en lien avec le développement des territoires. Je le vois bien avec les parcours très différents que mes camarades de promo et moi-même avons pris.

Du coup, y a-t-il un lien entre ton parcours de formation et ton métier ? Ta formation te sert-elle aujourd'hui dans l'exercice et l'acquisition progressive de tes missions ? Que penses-tu apporter de par ta formation, au sein de ton entreprise ?

En fait, jusqu’à mon entrée à Repérage Urbain, je faisais le grand écart entre ma formation initiale et continue – au sein de mes différents postes. Aujourd’hui le tout se nourrit mutuellement et surtout me permet d’évoluer !

Ma formation en matière d'entretiens et d'analyse statistique me permet d’établir un diagnostic depuis les données INSEE, jusqu’aux meilleures animations auprès des habitants. Et toutes mes connaissances techniques en urbanisme ou ses outils, me permettent de rendre les meilleures informations possibles pour les maîtres d’œuvre et d’ouvrage (graphisme, SIG…).

Par ailleurs, la connaissance des phénomènes sociaux nous permet d’établir des méthodologies appliquées et renouvelées pour chacune de nos missions, voire de créer de nouveaux outils, type Carticipe® (carte numérique participative), entretien cartographié (carte mentale), mise en place de « redynamisation locale » (étude de faisabilité et programmation d’activités, réalisé par les habitants)…

Me situant du côté de la maîtrise d’ouvrage, je pense que ma formation m’a naturellement amené vers le métier que j’exerce aujourd’hui. Dans le montage d’un programme immobilier, je suis amené à travailler avec différents corps de métier et différents types de partenaires, et ma formation m’a complètement formé à cela.

J’ai la chance d’avoir cet esprit synthétique qui me permet de continuellement faire avancer un projet sans perdre de vue son objectif, son essence initiale, en établissant un consensus entre toutes les parties. Ceci n’est pas toujours facile au regard du jeu d’acteurs complexe à l’œuvre pour chaque opération.

Je pense donc apporter cette vision de synthèse et transversale à mon entreprise, ainsi que ma connaissance du développement des territoires à une échelle plus vaste que l’opération immobilière elle-même.

 

Quel est le quotidien de ton travail... et des imprévus qui vont avec ? Tu peux nous parler un peu des missions que tu es amené à effectuer ? Des obstacles principaux que tu as été amené à franchir de par l'exercice de ton métier ? 

Mon quotidien, que ce soit par l’étude de territoire ou la concertation, amène à une étude de la population (bien que cela soit moins courant dans la concertation) où l’usage et la perception, deviennent les nouveaux phénomènes à comprendre. Ces derniers, à l’échelle d’un quartier ou d’un ensemble immobilier, sont demandés depuis des années, nous avons nos méthodes et outils en place. Là où l’on doit être innovants, c’est quand cette demande s’élargit au territoire. Car ce changement d’échelle ne doit pas faire perdre de vue les particularités du/des quartiers, tout en sachant apporter les éléments transversaux ou communs. C’est là que notre base sociologique est importante.

Cependant, et comme tout le monde aujourd’hui, le principal obstacle concerne les financements. Il faut pouvoir innover à moindre frais… pour nous et les collectivités territoriales. Nous nous y attelons et Carticipe® est un excellent exemple de cette démarche : comment obtenir plus tout en dépensant moins – avec une adaptation au territoire et à sa gouvernance ! Car, ne l’oublions pas, cette approche auprès de la population est nouvelle et demande une nouvelle perception des élus - en plus des autres difficultés qu’ils ont au quotidien.

Atelier carticipatifAtelier carticipatif : l'une des spécialités de mon agence.

En outre, leurs demandes peuvent être très ambitieuses sur certains points (pour l'approfondissement de leur regard) et moindres sur d’autres (les rendre pragmatiques, adaptables par les usagers). C’est un travail de communication au quotidien. Mais plusieurs résultats nous motivent à poursuivre : la compréhension de la place du vélo (Sénart), l’importance des manifestations populaires (Cenon), le décalage entre l’ambition d’un jardin partagé et sa représentation par les habitants (Bayonne), la demande de participation directe (tous nos Carticipe®)…

Je suis chargé de développement auprès de la SNI (Société Nationale Immobilière). Opérateur immobilier global et filiale d'intérêt général de la Caisse des Dépôts.

2 grands types de missions rythment mon quotidien :

  • les opérations en maîtrise d’ouvrage directe :

Concrètement, je m’occupe de la recherche des opportunités foncières ; des réponses à appel d’offres et le cas échéant au montage de groupements ; des études de faisabilité ; des négociations en interne ; de la définition du programme à partir d’études de marché…

  • les opérations d’acquisition en VEFA auprès de promoteurs :

Ces missions sont quelque peu différentes puisque nous dépendons des promoteurs qui sont maîtres d’ouvrage. Il s’agit ici de maintenir, entretenir notre réseau de promoteurs maîtres d'ouvrages, afin d’être rapidement contacté en cas d’opération intéressante, d’analyser en amont de l’opportunité de telle ou telle opération, de monter différents dossiers, de négocier les plans des logements, les plans de masse ainsi que les prestations techniques… Tout ceci afin de pouvoir louer ces logements de manière efficace ensuite.

Marien chazette labcdcBordeaux Brazza, l'un des projets d'envergure auxquels je participe.

Principaux obstacles :

  • au départ, comme c’est mon premier poste, il m’était assez difficile de trouver une légitimité dans les négociations avec les promoteurs et les autres partenaires institutionnels. Néanmoins, la confiance vient très rapidement au fil des semaines et des mois.
  • le deuxième obstacle par rapport à mon poste concerne mes connaissances techniques en termes de construction et d’ingénierie de conception des logements, que je n’avais pas à la base. En effet, avec le recul, je pense que les Instituts d’Urbanisme ne nous forment pas assez sur toutes ces données purement techniques en terme de construction. Nous n’avons pas vraiment de base théorique et pratique. Néanmoins, ceci est très enrichissant d’apprendre tous les jours sur ce secteur !

  • En quoi la pratique (les pratiques) de ton métier a (ont) fait évoluer ta perception du métier d'urbaniste, et tes compétences en tant que tel ?

L’urbanisme est pluriel, et je ne peux parler pour tout le monde. Mais pour ce qui est de mon quotidien, l’intégration des habitants/usagers/citoyens à cette échelle d’analyse du projet de territoire est la plus grande évolution. Personnellement, cela m’a permis de réaliser mes ambitions : faire avec les habitants. Il reste beaucoup de choses à travailler, nous n’en sommes qu’aux prémices. Cependant, j’ai le sentiment qu’enfin l’urbanisme traite de la ville pour ce qu’elle est : la vie au quotidien.

Ma pratique de l’urbanisme se situe donc de plus en plus sur une meilleure porosité entre la pratique des habitants et celle des collectivités territoriales, il est donc indispensable de travailler la communication et ce sur trois points : celle de la collectivité territoriale (vulgarisation), de notre bureau sur les nouveaux phénomènes et venant de la population.

Cette dernière est à mon sens la plus intéressante. En effet, il ne suffit pas d'organiser un atelier et voir les thèmes qui en ressortent. Il faut pouvoir les travailler de telle sorte à ce que la parole soit libérée (dépassement de la suspicion et mise en place de la convivialité), que les habitants puissent parler entre eux (dépassement de l’intérêt individuel), et avoir des propositions intégrées au projet : rendre accessible la complexité, rendre compte de la hiérarchisation des propositions et des « universaux » (ceux qui sont communs à plusieurs phénomènes).

Je suis vraiment passé de la théorie à la pratique. J’ai pu voir le jeu d’acteurs et la somme d’intérêts inhérents à chaque projet et à chaque opération.

J’ai vraiment pu me rendre compte qu’entre le projet à caractère utopique de base et la réalité du terrain et ses enjeux, il y avait parfois une différence importante.

Au niveau des compétences, je suis rentré dans le concret de chaque opération, dans l’opérationnel, ce qui me permet de progresser en termes techniques.

De plus, après avoir travaillé à des échelles plus vastes que celle du projet immobilier, redescendre à l’échelle de l’îlot voir même du bâtiment est extrêmement intéressant pour rentrer dans le concret des choses. Par la même, on se rend beaucoup plus compte des détails importants d’un projet à grande échelle lorsqu’on a pratiqué des projets à une échelle si fine.

Retour vers le futur. Comment envisages-tu ton avenir professionnel ? Quel bilan et quelles perspectives retires-tu de ta toute relative expérience ? Ta vision a-t-elle évolué ou retour à l'idée de départ ?

Techniquement les évolutions sont impressionnantes (Open-Big data, SIG, cartes participatives…) et à court terme, c’est bien ces technologies et la place de l’habitant/usager, que je voudrais améliorer dans les projections urbaines. Ces données dynamiques et quasi immédiates, apportent un regard actuel, alors que les données INSEE par exemple, traitent d’une situation déjà dépassée depuis plusieurs années. En outre, ces deux données peuvent à mon sens se compléter et permettre un meilleur regard sur les projets à réaliser.

Il y a un autre point également que j’aimerais pouvoir développer, la place de la réalisation citoyenne (conseil de quartier, citoyen, budget participatif…). Les demandes des habitants sur leur quotidien dépassent les périodes d’élection et sont a-politiques, à partir du moment où elles sont croisées. Cette place du citoyen dans la fabrique des territoires, et son ampleur, sont à travailler dans la société, mais je compte bien pouvoir aider à la mise en place de ces débats, notamment par nos réalisations.

Atelier participatifL'un des ateliers participatifs, où j'incite déjà au débat

A plus long terme, je n’ai pas véritablement d’objectifs, hormis continuer dans le domaine de l’urbanisme. Il me semble qu’aujourd’hui, nous sommes sur des changements si rapides, que je préfère penser à l’adaptation à ces évolutions, qu’à une finalité – qui bougerait régulièrement.

En somme, s’il y a bien une perception dans ma vision de l’urbaniste qui a évolué, c’est la nécessaire résilience de notre travail et des méthodes et outils à mettre en place.

Après cette expérience extrêmement enrichissante à l’échelle du lot / du bâtiment, j’aimerais évoluer et apporter mon savoir-faire vers les métiers de l’aménagement, à l’échelle d’une opération d’ensemble. J’ai effectué mon stage de fin d’étude dans le domaine de l’aménagement urbain, et j’aimerais bien continuer d’exercer dans ce secteur. En effet, réfléchir à l’échelle du projet urbain me semble être le niveau le plus passionnant pour exercer le métier d’urbaniste. Dans la politique de renouvellement urbain menée à l’heure actuelle pour refaire la ville sur la ville, on ne travaille plus simplement sur des sites habités mais plutôt sur des sites revendiqués par les habitants et les usagers. C’est cette réflexion de fond sur le quotidien des gens et sur l’évolution de la ville qui m’attire dans le domaine de l’aménagement urbain.

 

Je suis également entrain de cofonder une association avec 3 potes en urba et archi. Le Collectif 2C2V. En 2 phrases : on s'intéresse à  l'urbanisme en général et aux thématiques de l'habitat en particulier. Nous souhaitons nous développer dans ce secteur en nous centrant notamment sur les formes d'habitat innovantes et en :

  • montant un site internet composé d'articles, de travaux (on répond à des concours d'idées par exemple)
  • faisant de l'AMO pour des particuliers de manière bénévole pour des projets qui ont du sens pour nous
  • essayant de nous spécialiser dans l'habitat participatif de manière pérenne.

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L'équipe du collectif 2C2V, engagée dans les formes d'habitat participatif

 

Enfin, parallèlement à tout cela, je garde dans un coin de ma tête l’idée de partir vivre quelques mois sur un autre continent. Découvrir d’autres façons de faire la ville, de concevoir des sites habités, reste l’un de mes objectifs sur le moyen terme. Pour cela, l’Amérique Latine est un continent qui m’attire particulièrement, que ce soit d’un point de vue urbanistique, d’un point culturel comme d’un point de vue historique.


 

+ de liens

Marien | Programmation Bordeaux

 

 

 

 

Marien Chazette sur Linkedin

 

 

 

 

Collectif 2C2V (lien à venir)
 
Nota Bene : Interview réalisée en mai 2016. Marien Chazette est devenu depuis septembre 2016 urbaniste pour l'Agence Fabien Bézy Urbaniste à Bordeaux. "Après 1 an à la SNI, nous a-t-il confié, j'étais tout de même attiré par des petites agences d'urbanisme faisant davantage de l'"artisanal" et dans lesquelles on touche à tout et on a une liberté beaucoup plus grande. De plus, être du côté de l'AMO ou du maître d'ouvrage me correspond et m'épanouit davantage, je m'en rends compte dès ce premier mois au sein de l'agence. C'est vraiment les missions et le contexte professionnel que je recherchais depuis le début de ma carrière, finalement."

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