#World Around #1 | D'un pays à l'autre

Ailleurs... C'est ailleurs qu'ils ont tenté le grand départ, en tant qu'urbanistes, architectes ou encore paysagistes. Et ils ne l'ont pas regretté. Leurs expériences aux quatre coins du monde sont comme des exemples d'ouverture.

 

De retour au pays après des études en France et en Suisse, Abdel R. Mounde évolue actuellement entre trois pays d'Afrique, en tant qu'urbaniste libéral. Le grand départ en France, Edna Peza, chercheuse, l'a également fait depuis le Mexique où sa thèse avait été refusée, avant d'être acceptée avec raison par l'Union Européenne. Enfin, Adeline Delion-Bourgeois est revenue en France après une expérience prolixe d'un an sur le patrimoine de Madrid.

 

À des degrés divers, ils gardent tous un lien entre leurs pays d'origine et d'expatriation. Abdel Rahofou Mounde, Edna Peza et Adeline Delion Bourgeois nous narrent chacun leurs voyages en tant qu'urbaniste ou architecte-urbaniste.

Abdel Rahofou Mounde_Urbaliste_World Around

Abdel R. Mounde

Urbaniste libéral entre trois pays d'Afrique

Cameroun / Centrafrique / Tchad

Edna Peza_World Around_Urbaliste

Edna Peza

Architecte-urbaniste mexicaine

 Monterrey / Aix-en-Provence / Paris

Adeline Delion Bourgois_Urbaliste_World Around

Adeline Delion-Bourgeois

Urbaniste chargée d'études 

Madrid / Paris

Trois pays d'Afrique et l'Europe.

Lorsqu'on revient sur ton parcours et tes expériences professionnelles, on part avant tout au Cameroun, où tu t'es établi en tant qu'urbaniste salarié puis consultant indépendant, mais également en Centrafrique et au Tchad où tu interviens...

Quels sont les points-clés, déterminants, de ton parcours entre ces pays ?

Entre France et Mexique...

Lorsqu'on revient sur ton parcours et tes expériences professionnelles, on part à Monterrey, à Aix-en-Provence et à Paris. Trois villes et deux pays, deux cultures sinon trois !

Pourquoi ces sauts et ces allers-retours ?

D'une escapade d'un an à Madrid à une poursuite de carrière à Paris...

On est curieux de savoir ce qui, à la base, t'a amenée à partir à Madrid, où tu as réalisé ton stage de fin d'études puis ta première expérience professionnelle, avant de revenir...

Quelle était ta démarche au moment de t'expatrier en Espagne ?

Aujourd’hui avec un peu de recul je me rends compte que durant ces dernières années ce qui a le plus compté sur le plan professionnel peut être résumé comme suit. Tout d’abord, le contact avec la réalité du terrain a été brusque et totalement différent des notions acquises à l’école. Dans un contexte où la réglementation est très peu respectée et les pratiques innovantes méconnues, l’entrée dans le monde professionnel passe par un nouvel apprentissage.

Par la suite, le passage du salariat [en tant que chargé de projet principal à l'Agence de Développement Urbain ADU ltd au Cameroun] au métier de consultant indépendant a été très difficile. J'ai parfois regretté d'avoir fait ce choix pour te dire combien c’était dur. En tant que nouvel entrepreneur, il s'agit de faire connaître des démarches nouvelles que l'on souhaite mettre en place et qui ne sont pas toujours reconnues du premier coup à leur juste valeur. Il faut même parfois avoir la capacité de préfinancer des projets qui nous sont confiés.

Mon intérêt pour la France a commencé grâce à la littérature française quand j'étais enfant. Le fait de vouloir lire des ouvrages en français, non traduits, m’a permis d'apprendre la langue, celle-ci étant rarement enseignée à l'école au Mexique. Ayant obtenu mon diplôme d'architecte, j'ai commencé ma formation en urbanisme en France –ce qui m’a attirée était la structure d’apprentissage et la qualité de l’enseignement ; je suis retournée au Mexique et j'ai essayé de travailler sur des projets urbains, certains d'entre eux avec succès, d'autres… pas tellement.

Un spécialiste trouve difficilement un emploi au Mexique, à moins d'être ami avec les bonnes personnes. Il y a peu de possibilités de développement professionnel, en plus de la grande précarité de l'emploi et de l'insécurité du pays.

De plus, l'urbanisme est une discipline peu connue au Mexique. Mon travail de recherche actuel sur la relation entre l’insécurité et le tissu urbain a été rejeté dans mon pays d'origine et accepté par l'Union Européenne.

J'ai tout d'abord découvert la ville de Madrid avec le programme Erasmus. J'y suis restée un semestre pendant lequel j'ai suivi des cours de Géographie à la Universidad Autónoma de Madrid et rédigé en parallèle mon mémoire de Master 1.

La vie dans cette ville m'a tellement plue qu'à la fin de mon Master 2, mon objectif était d'y retourner au plus vite. Par l'intermédiaire d'un professeur de l'Institut d'Urbanisme de Paris j'ai pu trouver mon stage dans une agence d'architecture et d'urbanisme.

Plaza Mayor de Madrid_Adeline Delion Bourgois

Plaza Mayor de Madrid

Que t'apporte ou t'a apporté(e) cette expérience à l'étranger ? 

Qu'en as-tu rapporté(e), lors de tes 'retours au pays' ?

L'expérience dans ces différents pays m’apporte de nombreuses choses mais je pense que les plus importantes sont :

  • d’abord les rencontres de nombreux professionnels aux formations diverses : architectes, urbanistes, ingénieurs, topographes, mais aussi des experts venus d'autres domaines comme des sociologues et économistes des transports. C’est pour moi ce qui me semble le plus important dans ce que j’ai pu faire ces dernières années.
  • une quantité importante de connaissances concernant les approches d’aménagement, les us et coutumes de ces pays qui sont très proches mais présentent des réalités différentes.

La ville africaine étalée_Abdel R MoundeLa ville africaine étalée2_Abdel R MoundeLa Ville Africaine étalée - photos de mes voyages de travail

La première fois que je suis venue en France, c'était pour faire la première année de mon master en urbanisme à Aix-en-Provence. J'ai fait partie de la première promotion et du premier programme d'échange avec la France dans le cadre de la formation d’urbanisme proposée par mon université d'origine, l’UANL [Universidad Autónoma de Nuevo León].

Je trouve que la formation des urbanistes en France est très développée. Les étapes du projet urbain sont très bien définies par rapport à ce que je connais au Mexique. Il en va de même pour les responsabilités et capacités de l'urbaniste, qui font l'objet d'un cadre clair et assez consensuel.

Edna Peza_ Le CorbusierEspace Le Corbusier, France

Ce genre de connaissances, à la croisée de deux pays, m'a été utile lorsque j'étais professeur à l'école d'architecture à l’UANL, quelques temps après la sortie de mes études. Il a été enrichissant d'apprendre comment des problèmes similaires peuvent être résolus dans différents contextes, comment appliquer ces solutions en tenant compte des particularités des villes européennes et latino-américaines, par exemple, dans les questions de mobilités et l'élaboration de plans de développement urbain.

Prog ARQ Mayo 2014Classe d'architecture au Mexique (2014)

J'ai travaillé dans cette agence d'abord en tant que stagiaire où j'ai été formée puis j'ai eu l'opportunité d'obtenir un CDD. J'ai été embauchée en tant qu'analyste patrimoine dans le cadre d'un contrat passé avec la municipalité de Madrid afin de réviser le catalogue des bâtiments protégés (immeubles d'habitation du centre ancien, remarquables et contemporains). La mairie avait pour ambition de confronter ces bâtiments aux « besoins d’accessibilité et de durabilité économique et environnementale ». L’identité architecturale du centre de Madrid n’échappe pas aux débats qui opposent les fervents de la modernité à ceux qui considèrent que le patrimoine est intouchable. D’ailleurs, alors que j’étais à Madrid, une nouvelle loi sur le patrimoine historique a été votée afin de faciliter la modification du niveau de protection des édifices et faire passer de six à deux le nombre de niveaux de protection. Ce texte a notamment facilité le changement d’usage des bâtiments.

Par ailleurs, ce poste nécessitait de maîtriser Autocad, d'utiliser les SIG et de rédiger. J'ai eu la chance de pouvoir travailler en binôme avec une collègue architecte. Nous nous sommes divisées le travail : elle sur Autocad, moi sur ArcGis et toutes les deux à la rédaction. J'ai particulièrement apprécié qu'on me laisse rédiger bien que je ne sois pas espagnole, que ma responsable prenne le temps de me relire au début malgré un timing très serré. Je dirais que je suis aujourd'hui plus patiente et pédagogue s'il y a lieu. J'ai également travaillé avec une architecte italienne et je garde de très bons contacts avec mes anciens collègues.

Et vice versa, ton ancrage, ta formation entre plusieurs pays voire continents, on imagine qu'elle a dû largement te servir dans ton expérience tant personnelle que professionnelle ?

En effet tout cela m’est fort utile. Chaque pan de ma formation a un apport précis pour moi. Pour ce qui est de la formation au Cameroun, elle m'a permis de bien connaître le terrain, les différents acteurs et les pratiques qui ont cours dans l’aménagement urbain localement.

Pour ce qui est de la France, à l'Université de Franche-Comté, ce fut l’étape de l’approfondissement et de la familiarisation avec un certain nombre d'outils de planification. Je parle ici des SIG, des opérations d’aménagement etc.

Enfin la Suisse, lors de mes passages à l'Université Polytechnique Fédérale de Lausanne, m'a apporté l'expérience dans l’étude comparative des projets dans différents pays et les benefices des retours d'expérience.

Un atout typiquement mexicain est la capacité d’adaptation et l’improvisation. Malheureusement, un professionnel de mon pays d'origine est censé faire des merveilles avec très peu de ressources (ou pas de ressources !). Cela oblige à développer une forte capacité de créativité que je peux apporter au contexte français, notamment pour résoudre des problèmes de façon innovante, approfondir la recherche par le terrain et m'investir dans la négociation. C’est drôle d’être perçue comme introvertie par les mexicains et extravertie par les français.

D'autre part, mon expérience de vie dans un environnement précaire et ségrégationniste m'a permis de développer une sensibilité aux questions d'inclusion sociale qui sont considérées comme allant de soi dans le contexte européen. C'est un fossé social qui peut être généré lors de la planification d'une ville, et que l'on peut corriger en se concentrant sur l'accès aux nouvelles technologies qui ne sont pas nécessairement à la portée de tous. De plus, vivre en France m'a aidée à comprendre ma culture d'origine, surtout à propos des choses au Mexique qui sont ignorées ou discriminées parce qu'elles sont considérées comme primitives, comme la langue indigène nahuatl, très parlée dans le centre et le sud du pays.

On ne peut pas dire que mon expérience espagnole, à proprement parler, me sert dans mon métier exercé depuis mon retour en France. Toutefois, mon master et mon immersion dans les études espagnoles, et l'expérience professionnelle qui en a suivi, m'ont donnée une grande capacité d'ouverture et d'adaptation.

En Espagne, en effet, mon directeur était francophile et il aimait faire une pause dans la matinée pour échanger quelques mots en français. Par ailleurs je pense que le fait d'avoir étudié en France reste valorisé en Espagne. Mais j'ai surtout essayé de m'intégrer.

À ton sens, quelles sont les principales différences de fonctionnement, de culture propre à l'urbanisme et à la pratique de la ville par les habitants eux-mêmes, qui dénotent entre ton pays d'origine et celui de ton expatriation ?

Ces trois pays francophones sont pratiquement identiques sur le plan institutionnel et législatif. En revanche, nous pouvons facilement identifier des éléments qui les distinguent entre eux. Pour commencer, en ce qui concerne le Tchad et la Centrafrique, la tendance est au monocéphalisme poussé. C’est à dire que ces deux pays ont une grande ville (N'Djaména et Bangui) qui rassemble l’essentiel de la population urbaine. Alors que le Cameroun, en plus de ses deux métropoles Douala et Yaoundé, dispose d'un réseau de villes moyennes.

Mais encore une fois, au niveau de l'organisation de la ville en elle même, je remarque essentiellement de grandes similarités. Tout d’abord dans ces pays, l'urbanité est essentiellement un phénomène colonial. En dehors de quelques cités plus anciennes (Foumban, Ngaoundéré) la plupart sont nées avec l'arrivée des premiers colons (Bangui 1889, N'Djaména 1900, Yaoundé 1916).
Par la suite, les grandes villes de ces pays ont connu une croissance démographique exponentielle depuis une cinquantaine d'années du fait de la forte natalité et de l'exode rural.

On retrouve aussi dans ces villes une tendance à l’étalement (une moyenne de taille de parcelles autour de 400 m² dans certaines villes ), une grande pauvreté dans les milieux urbains, la prépondérance des activités informelles et des constructions précaires.

L'urbanisme en Afrique est quelque chose d’assez récent. Pour te dire cela fait seulement 10 ans que l’on forme des urbanistes dans mon pays et le métier était jusque là méconnu.
Ensuite je dis souvent que chez nous nous faisons de l'urbanisme de correction dans la mesure où la plupart des interventions visent à corriger des problèmes qui existent déjà alors qu'en France les projets bien construits et pensés dès le départ sont les plus nombreux. C'est vrai, la plupart des grandes villes ont déjà des documents de planification mais ces derniers ne sont pas scrupuleusement respectés.
La manière de penser les projets en Europe est beaucoup plus participative voire collaborative même s'il reste des progrès à faire par rapport à d'autres pays du monde. Ici l'autorité centrale décide de tout et les enquêtes publiques ne sont pas suffisamment bien menées.

Je peux aussi évoquer l'éternel problème des ressources. Douala, ville de 3 millions d'habitants, a un budget digne d'une ville de 40 000 habitants en France soit environ 80 millions d'euros.

En France, il est nécessaire d'être un professionnel de l'urbanisme, dans un domaine spécifique de cette discipline. Pas au Mexique. Dire « urbaniste » est synonyme de « fonctionnaire ». Je vois une tendance dans l’académie française à parler d'interdisciplinarité. Au Mexique, il y a toutes sortes de disciplines impliquées dans un projet urbain, mais pas nécessairement de la meilleure façon, puisqu'une formation en design urbain, géographie, paysage ou cartographie n'est pas nécessaire, il y a même des dentistes qui dessinent les rues ! Du côté de l'égalité, je vois que, même s’il y a toujours des choses à améliorer, les voix des femmes sont entendues et respectées beaucoup plus qu’au Mexique. Être une femme en France n’est pas si dangereux que dans mon pays d'origine.

Il est difficile d’expliquer la façon dont ce pays fonctionne à nos collègues français, il semble qu’on leur raconte une blague. C'est-à-dire que les français disent qu’ils connaissent les mêmes problèmes qu'ailleurs dans le monde, mais le "modus operandi" n'est pas le même au quotidien et partout. Je trouve, par exemple, très étonnant de trouver un bon emploi par le prisme d'Internet et qu’un CV peut servir à quelque chose. Le népotisme et la corruption sont les principaux obstacles du Mexique dans tous les domaines ; il n'est pas nécessaire d'avoir des compétences ou des connaissances, mais des contacts. Dans le domaine de l’urbanisme, cela donne des projets de très courte portée et de très courte durée, dénués de sens, pour bénéficier à ceux qui peuvent payer.

J'ai l'impression qu’il y a une sensation d'oppression en France de la part des autorités qui réglementent tant d'aspects et les citoyens veulent plus d'autonomie. Au Mexique, en revanche, les autorités sont totalement absentes ; le citoyen doit prendre en charge, volontairement ou involontairement, la résolution des problèmes de logement, d'éducation, de sécurité ou de santé, c'est pourquoi je suis très sceptique à l'égard des projets collaboratifs ou de ceux qui dépendent que de la bonne volonté des participants. Je trouve intéressant de voir comment les autres urbanistes européens voient l'Amérique Latine, comme une terre offrant de nombreuses opportunités. L'un des facteurs permettant de percevoir cela est l’idéalisation de l'Europe en Amérique Latine, elle est considérée comme un exemple à suivre et un symbole de prestige. Le Mexique, tel que l'imagine un Européen, n'est pas le même Mexique que celui que connaît un réel mexicain.

Ce qui m'a marquée c'est que le parcours d'études en "urbanisme et aménagement" n'existe pas. Pour être urbaniste en Espagne, il faut d'abord être architecte puis se spécialiser en urbanisme. Par conséquent, l'angle par lequel on aborde l'urbanisme est tout à fait différent de celui que l'on peut avoir en France. Les questions sociales me paraissent donc moins présentes.

Lors de mes visites de terrain, par ailleurs, j'ai eu l'occasion de rentrer dans plusieurs corralas. C'est un type de bâtiment d'habitation que l'on retrouve dans les centres historiques mais qui subsiste en particulier dans le quartier de Lavalpiés. Les corralas ont constitué une réponse aux besoins en logements lors de périodes de croissance de la population (XVIIème au XIXème siècle). Elles se caractérisent par des densités élevées malgré des hauteurs restreintes. Elles sont construites sur des parcelles étroites (la façade sur rue est généralement réduite) et assez profondes avec un nombre élevé de logements qui s'articulent autour d'un patio central et qui sont accessibles via des corridors. Chaque étage compte 8 à 10 logements, de 22m² en moyenne. Selon la position du bâtiment, les chambres peuvent ne pas bénéficier de ventilation. Aujourd'hui, une grande partie de ces logements sont donc identifiés comme infraviviendas, autrement dits insalubres.

 

Rue de Madrid_Adeline Delion Bourgois

Dans le centre-ville de Madrid

En termes de pratiques, les temporalités sont différentes. Les déjeuners et dîners se prennent plus tard et certains commerces restent ouverts une bonne partie de la nuit. Par ailleurs j'ai remarqué que les enfants sont particulièrement présents dans l'espace urbain et jusqu'à tard le soir, ce qui n'est pas le cas en France. Outre les nombreux espaces réservés aux petits, les parents les laissent volontiers jouer sur les places publiques. Les familles, toutes générations confondues (grands-parents, parents et petits-enfants) profitent souvent ensemble de la ville lors des week-ends.

On est en quête d'une anecdote, d'un élément de fonctionnement anodin, un peu atypique, noté de par ton jeune parcours professionnel entre plusieurs pays...

Lorsqu'on est au contact des collectivités locales, on est toujours surpris de constater que la plupart des magistrats municipaux élus par les populations n'ont généralement pour seules compétences que que des activités résiduelles. Les pouvoirs qui leur sont normalement dus sont exercés par des personnes nommées (super maires, délégués du gouvernement etc) venant d'ailleurs et qui n'ont pas souvent d'ancrage avec le territoire.

Imagine-toi que dans une ville comme Yaoundé, il existe 7 communes qui correspondent aux 7 arrondissements de la ville ayant chacun un maire élu. L'État déploit un délégué du gouvernement qui gère l'ensemble de la ville mais il s’agit d'un fonctionnaire qui est nommé sans aucun consensus. La gestion locale des transports dans la commune est administrée par le ministre des transports en lieu et place des communes. Le délégué s'occupe aussi des déchets, des parkings, de la voirie.

Bref, l'État prévoit le principe de subsidiarité et d'exclusivité pour limiter le champ d'intervention des élus locaux.

Dans mes premières leçons de vocabulaire en français, j'ai appris le mot "grève". Je ne comprenais pas pourquoi ce mot était si important.... jusqu'à ce que je sois venue en France.

Un ami français m'a demandé quels types de fromage il y a au Mexique.... Je n'y avais jamais réfléchi.

Enfin, du côté professionnel, dans la conception architecturale, je perçois une forte conscience du contexte naturel et artificiel dans lequel un projet est réalisé (et qu'il n'est pas nécessaire d'installer des barreaux sur les fenêtres). Dans l'aspect urbain, il est surprenant de constater le bon fonctionnement des transports publics, la qualité de l'espace public, la préservation des centres historiques et le silence des villes !

La proximité de la France avec d'autres pays signifie que vivre avec des personnes d'origines différentes, voyager et parler 2 ou 3 langues est quelque chose de normal. À l'inverse, au Mexique, il est plus rare d'avoir une éducation privilégiée pour parler plus que l'espagnol (en raison de la dépendance économique des États-Unis, au Mexique il est important d’apprendre l'anglais dans les écoles privées). Tout le monde ne peut pas se permettre de voyager à l'étranger (dans mon cas, cela a signifié d’économiser pendant presque 7 ans et vendre mes affaires). Quelque chose qui, au Mexique, exige un fort investissement économique et beaucoup d'efforts, est considéré comme allant de soi en France.

Lorsque je parle du Mexique à mes collègues européens, au sujet de la situation d'insécurité du pays, ils mentionnent parfois des films ou des séries et supposent que ce qu’on voit dans ces médias est de la fiction. Non, ce n'est pas de la fiction. Je me suis rendue compte à quel point nous avons normalisé la violence au Mexique en vivant en France. Ici, j'ai lu dans le journal un incident : un enlèvement. Au début, j'ai trouvé cela particulièrement troublant. En lisant que c'était un problème entre deux amis, j'étais soulagée que ce n'était pas à cause du crime organisé... J'ai normalisé un enlèvement. Cette affaire au Mexique serait une mauvaise blague. C'est un crime ici.

Ayant vécu en France entre 2011 et 2012 et maintenant à partir de 2016, je vois une différence notable dans les enjeux sécuritaires. J'ai été attristée de voir des soldats garder certains espaces et effectuer des contrôles, parce que c'est quelque chose qui s'est passé au Mexique. Quand même, la France est loin d’avoir un problème d’insécurité de la même ampleur.

L'ensemble des architectes qui ont été recrutés pour cette mission avaient en réalité le statut de travailleurs indépendants. Chacun devait donc travailler avec son propre matériel depuis chez soi. Ma collègue en binôme et moi étions les seules de cette mission à travailler au bureau (avec les horaires à l'espagnole).

Par ailleurs, j'avais beaucoup de travail de terrain et en rentrant à Paris j'a eu l'impression d'avoir davantage arpenté les rues de Madrid que celles de Paris.

 

Madrid de haut_Adeline Delion

Panorama de Madrid_Adeline Delion Bourgois

Panorama et vue de Madrid - au-delà du terrain, la découverte de la ville !

Et au final, tu te sens d'où ? Ou d'ailleurs ?

Je continue d'être profondément attaché à mon pays toutefois au gré de mes séjours à l’étranger je découvre davantage d'autres villes d'Afrique et les apprécie toujours plus.

Cela a été une aventure de s'adapter, d'apprendre sans cesse de nouvelles choses qu’on connaît automatiquement si on a toujours vécu en France : des éléments du quotidien comme le fonctionnement de la poste, les services d’eau ou gaz et les transports. Face à cette « ignorance » j'ai reçu de l'aide mais aussi des gestes d'hostilité. Il y a des gens qui se moquent de ma façon de parler français –une des cinq langues que je parle. J'aimerais avoir l'impression d'être originaire des deux pays, mais en raison des limitations linguistiques, j'ai l'impression que mon intégration dans la société française a été lente.

Par contre, au Mexique, je suis considérée comme "de l'extérieur". Je suis donc dans des limbes en tant que « franco-mexicaine en construction », et je pense que la barrière à l'intégration en France s'estompera avec le temps. En vivant en France, je me rends compte que ce qui me manque le plus du Mexique, ce n'est pas le quotidien. De par mes visites, je me rends compte que les atrocités que nous considérons comme normales ne le sont pas. Cependant, j'aimerais partager la beauté de la culture mexicaine avec la France et vice-versa, car pour les Mexicains, la France est un pays exotique (addendum : nous parlons espagnol, pas mexicain, le chili con carne est de la nourriture tex-mex, pas mexicaine, et oui, on mange beaucoup de piment !).

Je me sens Européenne (et qu'importe les clichés après une expérience Erasmus...).

Ton avenir, où l'imagines-tu ?

Je pense que je vais continuer mes activités de consultance et même les renforcer. En plus je voudrais consacrer de l'énergie à la vulgarisation des techniques d’urbanisme, pour ce faire rédiger des articles et participer à des formations auprès des étudiants et des professionnels.

Mon profil, qui a été le produit d'une formation atypique, est difficile à valoriser dans le contexte français, mais j'apprends. Je veux contribuer à l'amélioration de la qualité de vie dans les villes françaises par une planification urbaine plus humaine.

J'aimerais aussi travailler dans une organisation internationale, car mon expérience me permet de faire de la traduction culturelle entre différents contextes et d'être à l'interface de plusieurs façons de travailler.

Je travaille actuellement sur le suivi/animation d'Opérations Programmées d'Amélioration de l'Habitat (OPAH) à SOLIHA (ex PACT ARIM) où j'apprends beaucoup.

Je travaille avec une équipe composée d'architectes, de techniciens du bâtiment et de travailleurs sociaux. J'apprécie ce mélange qui permet aux propriétaires de bénéficier de conseils pour leur logement et d'être accompagnés en parallèle. Néanmoins pratiquer l'espagnol dans la vie quotidienne ainsi qu'au travail me manque. Pourquoi pas repartir un jour !


 

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